REIN ET AFFECTIONS MALIGNES

D.Fries, mise à jour février 2004

 

Les atteintes rénales sont fréquentes chez les malades présentant une affection maligne. Les mécanismes mis enjeu sont très différents, qu'il s'agisse de l'atteinte directe de la tumeur ou de ses métastases,  de la néphrotoxicité des traitements, de la survenue d'un syndrome paranéoplasique, cette diversité expliquant que  toute la symptomatologie néphrologique puisse être rencontrée. Le problème particulier de la survenue d'une affection maligne chez un transplanté est envisagé dans un autre document (transplantation rénale et cancer). Il en est de même de la relation inverse "urémie-cancer", c'est à dire l'éventuelle existence d'une prédisposition au cancer chez l'urémique : très discutée, elle semble modeste, néanmoins significative.

Atteinte directe par envahissement tumoral

Néphropathie par obstacle : l'obstruction des voies urinaires peut être due à un cancer de la prostate ou de la vessie. L'obstruction urétérale  est particulièrement fréquente, due à l'extension locale des tumeurs du petit bassin, à la métastase d'un cancer à distance (sein, colon, poumon), à une fibrose retro-péritonéale, à des adénopathies (lymphome malin).Le tableau clinique est celui d'une néphropathie par obstacle, et le diagnostic repose sur l'échographie, le scanner, éventuellement l'opacification directe de la voie excrétrice.

Infiltration néoplasique du parenchyme rénal :

Hémopathies malignes : au cours des leucémies et des lymphomes, l'infiltration du parenchyme rénal par les cellules malignes survient dans environ 60% des cas. Elle est nodulaire ou diffuse, uni ou bilatérale. Elle est souvent asymptomatique, parfois à l'origine d'une protéinurie minime; elle peut entraîner une insuffisance rénale aigue avec gros rein palpable. Le diagnostic est difficile du fait du grand nombre de causes potentielles d'atteintes rénales au cours des hémopathies malignes. L'échographie peut montrer une augmentation du volume des reins, avec disparition de la différenciation cortico-médullaire et absence de dilatation des voies excrétrices. Le diagnostic ne peut être affirmé que par la biopsie rénale, qui met en évidence l'infiltration diffuse et monomorphe du tissu interstitiel par les cellules malignes. La radiothérapie locale, associée ou non à la chimiothérapie, peut être efficace, permettant en quelques jours le retour à la normale de la fonction rénale, au moins de manière transitoire. Les mesures nécessaires pour prévenir un syndrome de lyse tumorale (diurèse abondante, allopurinol) seront içi particulièrement utiles.

Tumeurs viscérales : les métastases intrarénales des tumeurs solides non hématologiques ne sont pas exceptionnelles, notées dans près de 7% des autopsies de sujets décédés de cancers, surtout cancer du poumon et mélanome. Elles se développent à un stade tardif de l'évolution : souvent bilatérales, peu ou pas vascularisées à l'angiographie, elles restent le plus souvent asymptomatiques.On a décrit de rares cas de compressions vasculaires, soit de l'artère rénale avec hypertension artérielle, soit de la veine rénale avec thrombose.

Glomérulopathies paranéoplasiques :

L'amylose n'est pas envisagée ici, et on rappelle simplement q'un un syndrome néphrotique par néphropathie amyloïde peut être en rapport avec * une amylose primitive due aux dépôts de fragments de chaines légères au cours d'un myélome, ou * une amylose secondaire dont des cas ont été décrits au cours de la leucémie lymphoïde chronique, de la maladie de Hodgkin et surtout du cancer du rein : environ 3% des cancers du rein sons associés avec une amylose de type AA, à l'origine d'un syndrome néphrotique, dont la disparition après néphrectomie a pu être observée.

En dehors de l'amylose, la fréquence des syndromes néphrotiques, et plus particulièrement des lésions de glomérulonéphrite extra-membraneuse, a été mise progressivement en évidence au cours de différentes affections malignes, la relation tumeur-néphropathie n'étant du reste pas toujours facile à affirmer, la régression des signes rénaux parallèlement à celle de la tumeur, et leur réapparition en cas de récidive, ne pouvant pas toujours être documentée pour de nombreuses raisons. La prévalence des cancers chez les adultes présentant un syndrome néphrotique est évaluée entre 11 et 13%, et jusqu'à 22% chez les sujets de plus de 60 ans présentant une GN extramembraneuse.

Glomérulopathies et cancers viscéraux : les cancers en cause sont pulmonaires (50% des cas) et digestifs (20%),et on peut relever la rareté des tumeurs du sein ou de l'utérus.

Dans les 2/3 des cas, les lésions glomérulaires sont du type glomérulonéphrite extramembraneuses, les lésions étant identiques aux GNEM idiopathiques,un plus grand nombre de leucocytes polynucléaires étant souvent noté dans les anses capillaires. Très caractéristique est le fait que dans 40 à 45% des cas le syndrome néphrotique précède de plusieurs mois les premiers signes de la tumeur, qu'il soit contemporain du diagnostic de cancer dans une proportion analogue, qu'il le suive dans le reste des cas. L'évolution est le plus souvent rapidement défavorable du fait de l'évolution de la tumeur; dans un petit nombre de cas, la régression du syndrome néphrotique accompagne le traitement du cancer, mais les contrôles histologiques manquent pour affirmer qu'il ne s'agit pas d'une régression spontanée de la néphropathie, éventualité bien connue de ce type de lésion. La fréquence de l'étiologie cancéreuse à l'origine d'une GNEM de l'adulte, environ 10% des cas, pose le problème des examens à pratiquer systématiquement chez un adulte présentant un syndrome néphrotique et chez lequel la biopsie révèle une lésion extramembraneuse : en dehors des examens de routine, la plupart des auteurs retiennent l'indication d'une colonoscopie et d'une fibroscopie bronchique, ainsi que celle d'une surveillance très stricte si la tumeur n'a pas été détectée lors des premières investigations.

D'autres lésions glomérulaires sont possibles :

La physiopathologie de ces glomérulonéphrites paranéoplasiques reste discutée. Par analogie avec les GNEM idiopathiques, on peut penser que les antigènes tumoraux et leurs anticorps forment des complexes immuns qui se déposent dans les reins, ou encore que des antigènes tumoraux ayant une affinité avec la membrane base deviennent "plantés" dans le capillaire glomérulaire et participent à la formation in-situ des complexes immuns. Dans quelques observations privilégiées, les antigènes, avec leurs anticorps spécifiques, ont pu être identifiés : antigène carcinoembryonnaire, antigène spécifique prostatique. Mais le rôle exact de ces antigènes tumoraux reste à être prouvé, et il est possible que les perturbations immunologiques des cancéreux, c'est à dire leur capacité à produire des anticorps vis à vis d'antigènes endogènes ou exogènes, facilitent la survenue de ces différents types de lésions glomérulaires à complexes immuns. On peut en rapprocher le fait qu'à l'autopsie des cancéreux, on trouve en immunofluorescence des dépôts d'immunoglobulines mésangiaux ou sous endothéliaux avec une assez grande fréquence, alors que les sujets n'avaient présenté aucun signe d'atteinte rénale.

Glomérulopathies et hémopathies malignes :

Atteintes rénales liées aux traitements

Le rein est particulièrement vulnérable aux différents traitements antinéoplasiques.

Syndrome de lyse tumorale aigue : la chimiothérapie des leucémies aigues (surtout lymphoblastique) et des lymphomes entraîne une destruction cellulaire brutale, entraînant la libération de métabolites d'origine tumorale, en particulier acide urique et phosphates (dont la concentration dans les cellules leucémiques est 3 fois supérieure à la normale).

Néphropathies toxiques médicamenteuses : elle sont envisagées dans un autre document (cf. néphropathies toxiques, médicaments antitumoraux). Il s'agit essentiellement du cisplatine, des nitoso-urées, et de la mitomycine à l'origne d'une microangiopathie thrombotique. La fréquence des complications infectieuses au cours des chimiothérapies favorise les néphropathies toxiques dues aux antibiotiques.

Interleukine-2 : utilisé dans le traitement du mélanome et du cancer du rein, l'interleukine-2 peut induire une syndrome de fuite capillaire, avec oedèmes, déplétion du volume plasmatique, diminution de la filtration glomérulaire et élévation, en général modérée, de la créatininémie, rapidement réversible à l'arrêt du traitement. Une toxicité directe a été suggérée en raison d'une minime hématurie et/ou protéinurie.

Troubles hydro-électrolytiques

Hypercalcémie :

Il s'agit d'une complication assez fréquente au cours des affections malignes. L'augmentation de la résorption osseuse est le plus souvent en cause, due aux métastase osseuses, mais aussi à un syndrome endocrinien paranéoplasique : libération de substances telles qu'un peptide à activité "parathormone like", ou une cytokine comme le "transforming factor-a". Au cours de lymphomes on peut également observer la sécrétion de calcitriol. L'hypercalcémie aigue entraîne une insuffisance rénale aigue fonctionnelle, probablement en rapport avec une vasoconstriction induite par l'hypercalcémie. Dans les cas d'hypercalcémies prolongées, le dépôt de calcium dans les tubes et dans l'interstitium peut entraîner une atrophie tubulaire et une fibrose interstitielle.

Potassium :

Hypokaliémie : les causes d'hypokaliémies sont nombreuses chez les cancéreux

L'hypercorticisme paranéoplasique est lié à l'hyperplasie bilatérale des surrénales, secondaire à une sécrétion ectopique d'ACTH. Il survient essentiellement en cas de cancer bronchique anaplasique, plus rarement en cas de thymome, de cancer du pancréas, de l'estomac ou de l'ovaire. Le syndrome comporte une alcalose avec hypokaliémie importante, hypertension artérielle et hyperglycémie. Le cortisol est très élevé, non freinable pas la dexaméthasone.

Hyperkaliémie : l'hyperkaliémie survient en cas d'insuffisance rénale aigue d'étiologies variées au cours des affections malignes, de l'insuffisance surrénalienne, du syndrome de lyse cellulaire.

Anomalies du bilan de l'eau :

Hyponatrémies : les causes d'hyponatrémie sont nombreuses chez un cancéreux :

Le syndrome de sécrétion inappropriée d'ADH (SIADH) décrit par Schwartz et Bartter a des étiologies très diverse, pulmonaires, neurologiques, endocriniennes, médicamenteuses, et en particulier affections malignes, les cancers en cause étant avant tout le cancer bronchique à petites celles, mais aussi colon, pancréas, ovaire, vessie, prostate, sarcome d'Ewing, lymphome, thymome, mésothéliome. Il est dû à la sécrétion ectopique d'hormone antidiurétique, et la présence d'un matériel ADH-like a pu être isolée dans des extraits de ces tumeurs ou de leurs métastases. Le diagnostic repose sur l'absence d'oedèmes, une natriurèse conservée égale à des apports normalisés,une activité rénine plasmatique et une aldostéronémie normales, une hypo-uricémie, et l'hyponatrémie ne se corrige pas sous apport de NaCl. Le traitement efficace de la tumeur entraîne la disparition des troubles, le traitement symptomatique reposant sur la restriction hydrique, l'administration de furosémide et l'injection de chlorure de sodium hypertonique. On notera qu'un SIADH peut être produit par certains produits anticancéreux comme la vincristine et vinblastine.

Hypernatrémies : certains malades signalent une polyurie, expliquée soit par une lésion centrale primitive ou secondaire (cancer du poumon, leucémie, lymphome) intéressant l'axe hypothalamus-hypophyse avec diabète insipide central, soit à une hypercalcémie conduisant à un diabète insipide néphrogénique avec résistance à l'ADH

Insuffisance rénale aigue

Le tableau suivant récapitule les différentes étiologies des insuffisances rénales aigues survenant au cours des affections malignes :

Insuffisance rénale aigue au cours des affections malignes

  • IRA pré-rénale :
    • hypovolémie et déshydratation extracellulaire
      • pertes extrarénales : vomissements, diarrhée induite par la tumeur ou les traitements
      • séquestration 3° volume : péritonite,occlusion intestinale, pancréatite aigue hémorragique, interleukine2
    • vasodilatation périphérique
      • septicémie,
      • anesthésie,
      • surdosage médicamenteux
    • désordre de la circulation intrarénale :
      • AINS
      • syndrome hépatorénal (maladie veino-occlusive hépatique après greffe de moelle osseuse)
    • insuffisance cardiaque : embolie pulmonaire, tamponnade péricardique
  • IRA rénale
    • Atteinte glomérulaire :
      • glomérulopathies paranéoplasiques
      • microangiopathie thrombotique
    • atteinte tubulaire :
      • ischémie : choc, sepsis, post-opératoire
      • néphrotoxines : médicaments antinéoplasiques, antibiotiques, anesthésiques, produits de contraste
      • Chaines légères des dysglobulinémies
      • hypercalcémies, hyperphosphorémies
      • hyperuricémie
    • tissu interstitiel :
      • pyélonéphrite aigue chez un immunodéprimé
      • infiltration néoplasique
      • radiations
      • médicaments
    • Vaisseaux :
      • microangiopathie thrombotique
      • vascularite
  • IRA post-rénale :
    • obstruction urétrale: cancer prostate
    • obstruction vésicale : cancer prostate, vessie
    • obstruction urétérale bilatérale : cancer, fibrose retropéritonéale, lithiase, caillot, nécrose papillaire

 

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  • Ronco P. : Paraneoplastic glomerulopathies : new insights into an old entity. Kidney Int. 1999;56:355
  • Viron B. : Le point sur urémie et cancer . Néphrologie.2002;23:231