ß-2 microglobuline et amylose des
dialysés
Le rôle de la ß-2 microglobuline dans l'amylose des
dialysés a été l'objet d'une revue générale :" ß-2
microglobuline in renal diseases", Miyata T., Jadoul M.,
Kurokawa K., van Ypersele de Strihou C. , J.Am.Soc.Nephrol.,
1998; 9, 1723-1735
Elément essentiel de la pathologie des "vieux
dialysés", la maladie amyloïde des dialysés consiste en
la formation de dépôts amyloïdes dans les tissus de soutien,
synoviales et tendons, ligaments articulaires et os. Il s'agit
d'une forme particulière d'amylose, faite essentiellement de ß2
microglobuline, chaine polypeptidique faite de 100 acides
aminés, trouvée à la surface des cellules exprimant les
antigènes de classe I du complexe majeur d'histocompatibilité
(HLA A , B, C). La ß2m est une chaine légère associée au
premier domaine de la chaine lourde des molécules de classe I,
qui sont exprimées sur toutes les cellules nucléées., en
particulier les lymphocytes.La production de ß2m, d'environ 150
à 200 mg par jour, est accrue dans les proliférations
lymphocytaires et dans les maladies inflammatoires comme la
polyarthrite rhumatoïde, le lupus érythémateux disséminé, la
maladie de Crohn, les hépatites virales. Elle est filtrée par
le glomérule, presque totalement réabsorbée par le tube
proximal (< 400ng /j dans les urines), et son taux sérique
s'élève en cas d'insuffisance rénale, en particulier chez les
dialysés.
Caractéristiques cliniques :
- Syndrome du canal carpien : manifestation la
plus fréquente de l'Aß-2m, décrite pour la première
fois en 1980, ce syndrome pur se voit dès la 3° année
de dialyse, et atteint 100% des sujets après 20 années
de dialyse. Il se manifeste par des parésthésies à la
surface palmaire des 3 ou 4 premiers doigts, et peut
s'accompagner d'amyotrophie. Les douleurs sont à
paroxysmes nocturnes ou pendant les séances de dialyse,
et sont exacerbées par la percussion (signe de Tinel) ou
la flexion forcée (signe de Phalen) du poignet. Le
syndrome peut être bilatéral. La vitesse de conduction
nerveuse est ralentie dans le territoire du nerf
médian.L'examen histologique du matériel retiré au
moment du geste chirurgical (résection du ligament
antérieur du carpe) montre qu'il s'agit d'un tissu
fibreux, avec la présence de dépôts amyloides à ß-2
m dans environ 70% des cas; ces dépôts sont en
quantité minime, et leur non constatation pose le
problème d'échantillonage, sans oublier que d'autres
étiologies peuvent être à l'origine d'un sydrome du
canal carpien ( arthrite micro-cristalline, complication
de l'abord vasculaire).
- Arthropathie amyloïde : les premiers dépôts
se font à la surface des cartilages, s'étendant à la
synoviale, la capsule et les tendons. Les arthralgies
commencent de manière insidieuse, au niveau des
épaules, s'accentuent et deviennent bilatérale :
douleurs et impotance des épaules affectent 50% et 100%
des malades après 13 et 19 ans de dialyse, s'étendant
aux hanches, genoux, poignets. Une tenosynovite chronique
des fléchisseurs des doigts s'accompagne d'une
diminution de mobilité.On note raremement un gonflement
articulaire. L'aspiration du liquide synovial peut
apporter des fragments de synoviale contenant des
dépôts amyloïdes.
- Spondylarthrite amyloïde : une spondylarhtite
destructive est fréquemment notée, avec cliniquement
des douleurs rachidiennes, rarement importantes, mais
surtout radiologiquement un pincement des espaces
intervertébraux, des érosions et des géodes dans les
corps vertébraux, sans réaction ostéophytique. Mais
les dépôts d'amylose ne sont pas toujours présents,
suggérant que d'autres facteurs interviennent, en
particulier l'hyperparathyroidisme. On a décrit des
masses amyloïdes se développant dans l'espace épidural
et donnant un sydrome de compression médullaire.
- Fractures osseuses : les dépôts amyloïdes
peuvent se développer dans le tissu osseux, donnant des
images de géodes, de kystes, (vertèbres cervicales,
scaphoïde), pouvant aboutir à des fractures, surtout au
niveau du col fémoral.
- Manifestations systémiques extra-articulaires :
après 12 ans de dialyse, on trouve de petits dépôts en
dehors des articulations, dans les parois des vaisseaux
(coeur 8%, tractus digestif 78%, poumon 59%, foie 41%,
rein 33%, rate 5%), rarement avec traduction clinique
(insuffisance cardiaque, diarrhée, macroglossie).
Diagnostic
A l'autopsie, la prévalence des dépôts d'Aß-2m est
beaucoup plus importante que suspectée cliniquement : 20% à 30%
des sujets sont affectés asprès 2 à 3 ans d'hémodialyse, et
plus de 90% après 7 ans, à la fois dans les articulations et
dans les vertèbres, les sites de prédilection étant les
articulations sternocalviculaires et les vertèbres cervicales.
- Radiologie : les images de géodes kystiques,qui
prédominent dans les poignets, épaule et hanche,
doivent avoir certains critères précis pour retenir le
diagnostic d'Aß-2m : leur taille doit dépasser 10mm
(hanche, épaule) ou 5 mm (poignet), elles doivent être
localisées en dehors des zônes d'inclusion synoviale
(col fémoral) ou de charge (acetabulum), l'espace
articulaire adjacent doit être normal pour éliminer une
image kystique ostéoarthritique, et si elles sont
notées au niveau du col fémoral ou de l'acétabulum
leur taille doit augmenter de 30% par an; enfin, ces
images doivent être notées sur au moins 2
articulations.
- Ultrasonographie : le gonflement
capsulo-synovial, qui précède la formation des images
kystiques, pourrait être mis en évidence par
l'échographie.
- Scintigraphie : alors que la méthode utilisant
le marquage du composé amyloïde P sérique -
susceptible de se fixer à tous les types d'amylose - n'a
pas donné de résultats satisfaisants, la scintigraphie
utilisant la ß-2m marquée à 123I a une excellentesensibilité et
spécificité, du moins lorsque les dépôts sont
importants. D'autres techniques sont en voie de
validation.
Facteurs de risque
- Modalité de dialyse : l'Aß-2m se développe
quelque soit le mode de dialyse, hémodialyse,
hémofiltration, dialyse péritonéale continue
ambulatoire. La prévalence des dépôts histologiques
est moins importante en DPCA, mais la différence n'est
pas significative pour des malades équivalents pour
l'age et la durée de dialyse.
- La durée de dialyse est un élément essentiel
- L'âge du patient, au moment du début du
traitement, apparait comme un facteur de risque
indépendant
- La membrane de dialyse : bien que l'Aß-2 m ait
été signalée dans quelques cas d'insuffisants rénaux
chroniques évoluant lentement en dehors de toute
dialyse, le rôle potentiel de la membrane a été
évoqué par de nombreux auteurs. Différentes études
montrent que les membranes bio-compatibles (avec peu
d'activation du complément) du type polyacrinonitrile
retardent le développement d'Aß-2m par rapport à ce
qui est observé avec les membranes du type cuprophane.
Physiopathologie
La physiopathogie de l'Aß-2m, dont la complexité biochimique
est étudiée en détail dans l'article, peut se résumer de la
manière suivante :
- La rétention prolongée de ß2m est la
condition nécessaire pour que l'amylose se développe,
bien qu'un seuil critique n'ait pas été déterminé.Le
taux sérique de ß2m est influençé par différents
facteurs : fonction rénale résiduelle, durée
d'hémodialyse, acidose métabolique, capacité
d'épuration des membranes (plus grande pour les
membranes typeAN69 et polysulfone, ainsi que la membrane
péritonéale); par contre le fait que certaines
membranes type cuprophane stimulent la production de
ß2m, constaté dans certaines études, semble avoir une
importance marginale.
- Modification de la ß-2m : la précipitation de
ß-2m sous forme de fibrilles implique des modifications
chimiques (point isoélectrique plus acide) où un rôle
important serait joué par les produits"advanced
glycation end" (AGE), structures hétérogènes
provenant de l'oxydation des hydrates de carbone et des
lipides, et dont le taux sériques est élevé chez les
diabétiques et également ches les sujets urémiques non
diabétiques. La modification de la ß-2m par AGE
coinciderait avec le passage des dépôts d'amylose du
stade silencieux au stade inflammatoire, du fait de son
pouvoir chemotactique avec accumulation de macrophages
relarguant des cytokines pro-inflammatoires et
stimulation d'ostéoclastes à l'origine de résorption
osseuse.
Prévention et traitement
- La prévention par dialyse : Les membranes à
haute performance comme l'AN69 et probablement la
polysulfone, qui retardent le développement de
l'amylose, sont à recommander chez les sujets qui ne
seront pas candidats à une transplantation (sujets
agés) ou qui ont un temps d'attente prolongé
(hyperimmunisés). L'épuration de la ß-2m dépendant du
temps de dialyse, la durée de chaque séance devrait
pouvoir être augmentée.
- Le traitement symptomatique des arthalgies fait
intervenir le paracétamol, les antiinflammatoires
nonstéroidiens, et surtout la prednisone à faible dose,
dont l'efficacité est remarquable sur les douleurs, mais
qui reprennent dès son arrêt.
- Le traitement chirurgical du syndrome du canal
carpien doit être fait précocement pour éviter des
lésions neuromusculaires irréversibles. La
chirurgie"classique" donne peu de récidive
avec un chirurgien entrainé, la méthode endoscopique
étant en évaluation. De même, les fractures fémorales
ou les compressions médullaires donnent lieu à des
indications précises. Les arthralgies sévères des
épaules ont pu être traitées par la chirurgie, avec un
sédation des douleurs (résection endoscopique du
ligament coraco-acromial, synectovie, curettage des
kystes).
- Le traitement par dialyse : des cas
d'améliorations ont été notés lors du passage d'une
membrane de cuprophane à une membrane à haut-flux ou à
la dialyse péritonéale, de même qu'avec des techniques
d'immunoabsorption de la ß-2m.
- Transplantation rénale : une amélioration
spectaculaire des douleurs est notée rapidement après
une greffe réussie, qui n'est pas due uniquement aux
corticostéroïdes, puisqu'elle persite à leur arrêt.
L'aggravation des dépôts d'amylose est stopée, mais
leur régression n'est pas encore prouvée.
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