NEPHROANGIOSCLEROSE MALIGNE
La néphroangiosclérose maligne (NASM),dont la manifestation
clinique est une hypertension artérielle maligne, est
devenu un évènement rare depuis l'introduction des médicaments
antihypertenseurs efficaces : alors qu'elle survenait avec une
fréquence de 7% dans l'histoire naturelle de l'HTA essentielle,
elle n'est plus rencontrée que dans moins de 1% des cas.
Pathologie
La néphroangiosclérose maligne (NASM) se définit par
des lésions aiguës associant :
- une nécrose fibrinoïde au niveau des artérioles
afférentes, prédominant au niveau de la média avec
disparition des fibres musculaires et fragmentation des
noyaux; la lumière des vaisseaux est rétrécie du fait
de l'épaississement de la paroi, et elle peut être
obstruée par des thrombi. L'évolution de la nécrose
fibroinoïde se fait vers la hyalinisation , qui diffère
de celle de la NASB par le fait qu'elle envahit toute
l'épaisseur de la paroi.
- une endartérite proliférante au niveau des artères
interlobulaires, avec épaississement de l'intima,
prenant parfois l'aspect en bulbe d'oignon du fait de la
disposition en couches concentriques des cellules
myo-intimales et du tissu conjonctif fibrillaire.
L'atteinte glomérulaire est focale, intéressant 5 à 30% des
glomérules, sous forme d'une nécrose fibrinoïde des anses
capillaires, avec parfois images de croissants épithéliaux.
Atrophie tubulaire et fibrose interstitielle accompagnent les
zones d'atteinte vasculaire. En immunofluorescence on note au
niveau des artérioles afférentes la présence de
gammaglobulines, d'albumine, de complément, et celle de
fibrinogène le long des basales glomérulaires et du mésangium.
Etiologie
La NASM est le plus souvent secondaire, survenant chez
des sujets présentant une HTA qui va se "maligniser":
- HTA essentielle, étiquetée bénigne, évoluant
depuis plusieurs années, mais insuffisamment
contrôlée, ou dont le traitement a été interrompu; il
s'agit en général d'hommes, de 30 à 50 ans, souvent de
race noire.
- HTA survenant au cours d'une néphropathie :
glomérulonéphrite chronique, néphropathie du
reflux, et on recherchera un facteur aggravant
comme la prise de contraceptifs oestro-progestatifs
. Chez le sujet âgé, il faut penser à une hypertension
réno-vasculaire et à sa complication du type
néphropathie athéro-embolique, d'où l'indication d'une
artériographie rénale. Chez le sujet jeune de
condition défavorisée on pensera à la possibilité
d'une néphropathie
saturnine.
- poussées d'HTA maligne au cours des néphropathies
vasculaires (sclérodermie, polyartérite
noueuse, microangiopathie thrombotique) posent un
problème de définition car il est souvent
difficile de distinguer ce qui revient à la maladie
rénale primitive et à la NASM. L'enjeu est important du
fait des indications thérapeutiques : les signes
cliniques associés, les stigmates biologiques (ANCA,
schizocytes, hémolyse) décideront de la nécessité ou
non d'une biopsie rénale après contrôle des
chiffres tensionnels.
- rarement étiologies endocriniennes :
phéochromocytome, rarement l'adénome de Conn, les
quelques cas d' hyperréninisme primaire des tumeurs de
l'appareil juxtaglomérulaire.
Physiopathologie
Le mécanisme de la "malignisation" d'une HTA est
incertain. Les données expérimentales suggèrent un cercle
vicieux entre l'hypovolémie secondaire à l'augmentation de la
natriurèse (elle même secondaire à l'élévation de la
pression) et la stimulation des substances vasopressives
comme l'angiotensine, la vasopressine, l'endothéline, les
catécholamines. Ces substances, associées au stress mécanique
de l'élévation tensionnelle, sont capables de
léser l'endothélium et favorisent la migration des protéines
plasmatiques à travers la paroi des vaisseaux, d'où activation
de la cascade de la coagulation.
Les facteurs favorisants ont un rôle important : mauvaise
adhérence au traitement antihypertenseur, niveau
socio-économique défavorisé, surmenage physique et psychique,
tabagisme, prise d'analgésiques, d'oestroprogestatifs. La nette
fréquence de la NASM dans la race noire soulève la question
d'une prédisposition génétique, pour l'instant non
démontrée.
Diagnostic
Le diagnostic de NASM ne peut être affirmé que sur la
biopsie rénale : celle-ci ne sera faite que pour éliminer une
néphropathie sous jacente susceptible de bénéficier d'un
traitement spécifique, comme les néphropathies vasculaires. Le
diagnostic n'est donc le plus souvent fait que sur des arguments
cliniques et biologiques, essentiellement HTA
sévère avec atteinte rénale et rétinopathie :
- HTA manométriquement sévère avec des pressions
diastoliques entre 120 et 180 mmHg, la systolique pouvant
dépasser 300 mmHg; plus que les valeurs absolues de la
tension artérielle, c'est le caractère rapide, parfois
brutal, de l'installation de l'HTA qui doit faire parler
d'HTA maligne.
- atteinte rénale avec insuffisance rénale rapidement
progressive, avec ou sans oligo-anurie, protéinurie
variable en fonction de l'étiologie (néphrotique en cas
de glomérulonéphrite sous jacente), hématurie
microscopique avec cylindres granuleux et hématiques,
parfois hématurie macroscopique. L'ionogramme révèle
souvent une hyponatrémie et une hypokaliémie en rapport
avec une hyperaldostéronisme secondaire. L'hyponatrémie
est accentuée par la prise de boisson abondante en
raison d'une soif intense expliquée par l'effet
dipsogène de l'hyperangiotensinémie
- rétinopathie de stade III ou IV avec hémorragies,
exsudats, et souvent oedème papillaire bilatéral
- signes neurologiques : souvent au premier plan, il s'agit
*soit d'une encéphalopathie hypertensive secondaire à
l'oedème cérébral, avec céphalées, nausées,
vomissements, agitation, confusion, puis convulsion et
coma, *soit de lésions focales liées à une accident
ischémique ou à une hémorragie sous-arachnoïdienne ou
intracérébrale. Un scanner cérébral s'impose,
l'accident vasculaire cérébral ne justifiant pas
une réduction trop agressive de la pression artérielle.
- plus rarement des signes cardiaques avec
insuffisance cardiaque gauche et oedème pulmonaire qui
peut être révélateur.
- souvent des signes généraux : asthénie,
amaigrissement, pâleur, accélération de la VS, signes
accompagnateurs de microangiopathie thrombotique
(schizocytes, thrombopénie), parfois de coagulation
intravasculaire localisée (présence de PDF anormaux
mais fibrinogène normal
Traitement
Avant l'introduction des antihypertenseurs le pronostic de
l'HTA maligne était catastrophique, avec une mortalité de 80%
la première année et de100% à 2 ans du fait d'une insuffisance
rénale terminale, d'un accident vasculaire cérébral ou d'un
oedème pulmonaire. Actuellement, la survie est de 75-85% la
première année, 60-75% à 5 ans.
Le traitement de l'HTA maligne est une urgence médicale
comportant une hospitalisation pour immédiatement faire baisser
la pression artérielle de façon progressive et contrôlée.
- On commence par l'administration d'antagoniste calcique
du type dihydropyridine : soit une gélule de nifédipine
(Adalate® 10mg) par voie sublinguale , soit
surtout administration en intraveineuse lente de
nicardipine ((Loxen®) à la dose de 1 mg/min,
éventuellement pendant 10 min, soit une dose totale de
10mg. L'effet hypotenseur est obtenu en une quinzaine de
minutes et se prolonge 3 à 4 heures. Si besoin est, une
deuxième dose peut être répétée 30 min après la
première dose. Chez un hypertendu ancien, le but à
atteindre dans une première étape est de ramener la
pression artérielle à 170-160/105-100 mmHg, c'est à
dire de faire baisser la pression de 25% par rapport à
son niveau initial, pour ainsi préserver les capacités
d'autorégulation du flux sanguin cérébral. Par contre
chez le sujet antérieurement normotendu, il faut viser
d'emblée à obtenir des chiffres normaux. En
dernier recours, et en cas de menace d'encéphalopathie
hypertensive, on utilisera un vasodilatateur
artériolaire comme le nitroprussiate sodique
(Nipride®), à la dose de 0,25 à 8µg/kg/min, en
surveillant une éventuelle accumulation de thiocyanate (
gaz du sang à la recherche d'une acidose métabolique
qui ferait suspecter une accumulation de cyanure).
- Après quelques heures/jours de traitement par voie
parentérale, et lorsque la pression artérielle est
contrôlée, un traitement par voie orale est institué
avec pour objectif de ramener progressivement la
diastolique < 90mmHg, ce qui peut nécessiter
plusieurs mois. Les IEC sont volontiers utilisés, après
avoir éliminé une sténose des artères rénales
Les diurétiques seront utilisés en cas de surcharge
hydro-sodée, et du fait de l'insuffisance rénale le choix se
porte sur les diurétiques de l'anse, furosémide
(Lasilix®) 125 mg/IV. Mais le recours aux diurétiques doit
être discuté en fonction de l'étiologie, car ils
risquent de majorer l'hypovolémie, surtout en cas de
néphropathie interstitielle : on rappelle que des améliorations
spectaculaires des chiffres tensionnels ont été obtenus après
apport salé réalisé pour corriger l'hypovolémie et
l'hyperangiotensinémie.
La survenue des complications vitales, cérébrales ou
cardiaques, étant en général maîtrisée, le pronostic est
dominé par l'évolution de la fonction rénale. La baisse
initiale de la pression artérielle est souvent accompagnée
d'une majoration fonctionnelle de l'insuffisance rénale, pouvant
nécessiter une prise en dialyse, cas habituel si la
créatininémie de départ est > 300µmol/l. Mais cette prise
en dialyse peut n'être que temporaire, l'amélioration
ultérieure traduisant la guérison des lésions vasculaires et
permettant au malade d'être libéré de la dialyse, du moins
pour un certain temps. Cette aggravation initiale est surtout
observée avec les IEC, mais elle ne doit pas conduire à
diminuer le traitement.