EVOLUTION DE LA NEPHROPATHIE DIABETIQUE
L'évolution de la ND va se faire schématiquement en 3 phases
:
- d'abord une phase d'augmentation de la filtration
glomérulaire,
- puis une phase de diminution de la filtration
glomérulaire qui revient à une valeur apparemment
normale, le passage entre ces 2 phases pouvant être
décelé par la détection d'une microalbuminurie, signe
le plus précoce de l'atteinte rénale, apparaissant
entre la 10° et 15° année d'évolution du diabète,
- enfin une phase de déclin de la fonction rénale avec
évolution rapide vers l'insuffisance rénale chronique. Il est important de noter que la fonction
rénale, évaluée par les examens de routine comme le
dosage de la créatinine plasmatique et la recherche de
protéinurie, reste apparemment normale pendant toute la
longue période où la néphropathie s'installe
silencieusement : la recherche de microalbuminurie fera
donc partie de tout bilan diabétique.
Hyperfiltration
glomérulaire
L'augmentation de la filtration glomérulaire jusqu'à 25 à
50% du taux normal est notée chez plus de la moitié des
diabétiques de type 1, cette anomalie étant majorée après
l'ingestion d'un apport protidique. L'hyperfiltration
s'accompagne d'une augmentation du volume des reins et d'une
hypertrophie glomérulaire. Cette hyperfiltration est
partiellement réversible par un contrôle strict de la
glycémie.
Chez les diabétiques de type 2, les mesures de la filtration
glomérulaire ont donné des résultats divergents, mais
l'hyperfiltration a pu être documentée de manière très
précise dans une population particulière, celle des Indiens
Pima : plus de la moitié des sujets de cette tribu présentent
un diabète de type 2 , et l'augmentation de la filtration
glomérulaire est de:
- 6% chez les sujets qui sont au stade d'un test
d'hyperglycémie provoquée anormal, et elle continue à
augmenter de 14% sur une période de suivi de 4 ans
- de 16% pour ceux chez lesquels le diagnostic de diabète
est fait, et elle continue à augmenter de 18% sur cette
période de 4 ans
- de 24% pour ceux qui ont une microalbuminurie- mais sans
protéinurie-, et reste stable sur cette période de 4
ans
- la filtration glomérulaire est revenue à un taux
"normal" chez les diabétiques avec
protéinurie, puis diminuera de 35% sur cette période de
4 ans
On estime que dans les 2 types de diabète, à partir du
moment où le diabète est déclaré et qu'il y a une
protéinurie, le taux de diminution de la filtration
glomérulaire est de 0,93 ml/min par mois.
Microalbuminurie
Le suivi des diabétiques de type 1 montre que vers la fin des
10 premières années de diabète, 25% d'entre eux développent
le premier signe clinique de ND : la microalbuminurie.
Chez un sujet normal, l'excrétion urinaire de protéine est
inférieure à 150 mg/24h. La recherche de protéine par la
bandelette ne devient positive que lorsque la protéinurie
dépasse 300 à 500 mg/24h, et on sait qu'à ce taux les lésions
de néphropathie diabétique sont déjà importantes. Or
l'utilisation de technique radio-immunologique plus sensible
permet de détecter l'albumine : le taux normal d'albumine est
< 20 mg/24h (15µg/min). La microalbuminurie correspond à un
taux de 30 à 300 mg/24h (20 à 200 µg/min). L' incertitude
concernant un recueil correct des urines sur 24 heures a
développé l'usage du rapport albumine/créatinine sur un simple
échantillon d'urine : une valeur > 30 mg/g (ou 0,03 mg/mg)
suggère que l'excrétion d'albumine est supérieure à 30
mg/24h, donc qu'une microalbuminurie est présente. Il faudra
naturellement éliminer les facteurs autres que le diabète qui
peuvent entraîner une élévation de l'albuminurie : la
microalbuminurie est augmentée par un exercice physique excessif
et par l'orthostatisme, ainsi que par d'autres conditions
pathologiques (hypertension artérielle, insuffisance cardiaque,
état fébrile). De plus, étant donné la variabilité de
l'excrétion d'albumine d'un jour à l'autre, une seule mesure
n'est pas suffisante, et au moins deux ou trois déterminations
sont recommandées.
La microalbuminurie est le signe le plus précoce de ND. Les
biopsies rénales faites chez la sujets microalbuminuriques vont
d'une histologie normale chez les sujets excrétant moins de 45
mg d'albumine par jour à des lésions typiques de ND chez ceux
qui ont un taux plus imporant. Sa valeur pronostique varie selon
le type de diabète et surtout le moment de son apparition par
rapport au début du diabète.
- Chez les diabétiques de type 1 qui présentent une
microalbuminurie, au total moins de la moitié d'entre
eux développeront une ND cliniquement évidente, mais si
la microalbuminurie est décelée au cours des 10
premières années, la plupart des sujets évoluent vers
la "macroalbuminurie" et la ND. Lorsque la
microalbuminurie apparait après la 15°-20° année, le
risque de développer un ND est beaucoup plus faible (18%
dans une série), et il est probable que certains de ces
patients ont une autre atteinte rénale pour expliquer la
microalbuminurie, en particulier l'hypertension
artérielle.
- Chez les diabétiques de type 2 qui présentent une
microalbuminurie, 20 à 40% d'entre eux développeront
une ND cliniquement évidente sur une période de 10 ans. L'étude UKPDS
(United Kingdom Prospective Diabetes Study) évalue à 2,8% par année
l'incidence du passage de la microalbuminurie à la macroalbuminurie et à
2,3% celle du passage de la macroalbuminurie à l'insuffisance rénale
chronique.
La microalbuminurie, en plus de sa relation avec une atteinte
rénale, est également un facteur de risque cardiovasculaire :
dans une série de diabétiques de type 2 non protéinuriques, la
mortalité cardiovasculaire était de 28% chez les
microalbuminuriques et de seulement 4% chez ceux sans
microalbuminurie. Par ailleurs, il semble que, en dehors du
diabète, la microalbuminurie soit également un indice de risque
de mortalité vasculaire chez l'hypertendu, la microalbuminurie
étant associée aux paramètres définissant l'athérosclérose.
Nephropathie
diabétique confirmée
Une "macroalbuminurie"> 300 mg/24h, c'est à dire
une protéinurie, survient dans un délai de 1 à 5 ans, en
général accompagnée par l'apparition d'une hypertension
artérielle, et la fonction rénale va se dégrader avec
élévation du taux de créatinine.
- Protéinurie : la haute sélectivité
initiale pour l'albumine demeure jusqu'à ce que la
filtration glomérulaire chute < 20ml/mn avec passage
d'IgG. La protéinurie devient non sélective, et un
syndrome néphrotique se développe chez 10 à 25% des
patients.
- Hypertension artérielle : elle survient précocement, avant le stade d'insuffisance rénale.
L'activité rénine plasmatique est souvent basse du fait
de la surcharge volémique, d'un déficit de l'activité
sympathique par neuropathie autonome ou par un hyporéninisme avec
hypoaldostéronisme et
hyperkaliémie.
- Insuffisance rénale chronique : l'IRC
se développe environ 7 ans après la première
constatation d'une protéinurie permanente, et
l'évolution vers une insuffisance rénale terminale se
fait en moins de 3 ans à partir d'une créatininémie à
200µmol/l.
- Autres atteintes rénales :
l'hétérogénéité de l'atteinte rénale est un fait
bien établi, surtout chez le diabétique de type 2
- autres glomérulopathies : une autre étiologie
que le diabète doit être discutée devant une
détérioration rapide de la fonction rénale, le
développement brutal d'un syndrome néphrotique,
l'existence d'une hématurie très inhabituelle
au cours de la ND, surtout l'absence d'une
rétinopathie. Ces atteintes glomérulaires
autres que la ND sont le propre du diabète de
type 2, et leur fréquence peut être évaluée
à environ 1/3 des malades. En dehors de quelques
cas de glomérulonéphrite extra-membraneuse
(rôle de l'insuline de porc comme antigène ?),
il s'agit surtout des lésions glomérulaires de
type ischémique liées à l'hypertension
artérielle, à l'athérome, au tabac, ou encore
les lésions dues aux microembolies de cristaux
de cholesterol. La valeur prédictive de la
rétinopathie, présente ou absente, n'étant pas
parfaite, les indications de biopsie rénale
doivent être larges, car les conséquences
thérapeutiques peuvent être importantes. En cas
d'asymétrie rénale sur la radiographie simple
ou l'échographie, une exploration des artères
rénales peut être envisagée.
- infection urinaire et pyélonéphrite :
l'infection urinaire n'est pas plus fréquente
chez le diabétique que chez les non diabétiques
du même âge, mais par contre sa gravité est
plus grande, le diabète étant un facteur de
risque majeur pour voir apparaître une
pyélonéphrite (cf. situations
à risque au cours de l'infection urinaire)
et une nécrose papillaire, qui précipiteront
l'évolution vers l'insuffisance rénale terminale. On recherchera une possible vessie
neurologique due au diabète. L'échographie
rénale est indispensable, et en cas de
dilatation des voies urinaires basses une
exploration urologique sera faite.
- acidose rénale tubulaire de type IV avec
hyperkaliémie et acidose metabolique
hyperchlorémique.
- Complications dégénératives associées de
micro et macroangiopahtie : elles évoluent
parallèlement à la ND et conditionnent le pronostic
vital des sujets en dialyse ou transplantés.
- atteinte cardio-vasculaire : le diabète est un
des facteurs de risque majeur dans la mortalité
cardio-vasculaire de l'IRC, surtout par
coronaropathie(cf. complications
cardio-vasculaires de l'IRC).Il est habituel
de dire que les diabétiques de type 2 décèdent
souvent d'accident cardio-vasculaire avant même
d'atteindre le stade de l'IRC : les progrès dans
la surveillance, la prévention et le traitement
de ces complications cardiaques expliquent
l'afflux de ces malades dans les centres de
néphrologie.
- artériopathie périphérique : l'athérome des
gros vaisseaux des membres inférieurs atteint au
moins 20% des patients en attente de
transplantation rénale, ce qui pose des
problèmes chirurgicaux pour l'implantation du
greffon. Le pourcentage d'amputations varie avec
le traitement de suppléance : 1 à 2% avant la
transplantation, près de 20% après 2 ans
post-greffe, et 10 ans après la greffe plus de
25% des transplantés ont subi une amputation. Chez les hémodialysés, l'indication
d'une amputation est particulièrement difficile
du fait de la haute gravité du geste.
- neuropathie : fréquente, elle est détectée
chez presque tous les sujets en attente de
transplantation rein-pancréas. Sensitive, elle
expose aux ulcérations, aux maux perforants
plantaires, au pied cubique de Charcot. Autonome,
elle est symptomatique dans la moitié des cas et
marquée par une hypotension orthostatique,
pouvant compliquer le traitement de
l'hypertension artérielle, une gastroparésie
avec vomissements identiques à ceux dus à
l'IRT, une diarrhée, une impuissance. Cette
neuropathie s'améliore en général après
double transplantation rein-pancréas, et son
suivi est un des meilleurs critères de
l'efficacité de la double transplantation.
- rétinopathie : chez les diabétiques de type 1,
la rétinopathie est constante au stade de ND
confirmée, et son absence doit faire remettre en
cause le diagnostic. Environ 1/3 des malades sont
aveugles et 1/3 des sujets ont une acuité
visuelle très faible. Chez les diabétiques avec
rétinopathie et ND, la biopsie rénale montre
qu'il existe presque toujours des lésions du type
nodules de Kimmelstiel-Wilson. Par contre, la
rétinopathie étant une complication beaucoup
plus fréquente que la néphropathie, les sujets
porteurs d'une rétinopathie n'ont pas tous une
atteinte rénale. L'évolution de la rétinopathie
proliférative serait plus rapide au début de la
prise en charge par hémodialyse, et la dialyse
péritonéale serait la technique à choisir,
même chez les sujets aveugles. La
transplantation stabilise les lésions minimes,
mais n'empêche pas l'évolution de la
rétinopathie proliférative. Chez les
diabétiques de type 2, 30 à 40% d'entre eux
évoluent vers la ND sans rétinopathie
Les différents stades évolutifs de la
néphropathie diabétique
| Stade évolutif |
Filtration
glomérulaire |
Albuminurie |
Pression
artérielle |
Années
d'évolution |
| Latence clinique |
Elevée/Normale |
Absente |
Normale |
Au moment du diagnostic du diabète |
| Néphropathie incipiens (Microalbuminurie)
|
Dans les limites de la normale |
30-300 mg/j (20-200µg/min)
|
A la limite supérieure de la normale, ou
élevée |
5 - 15 |
| Néphropathie confirmée (Macroalbuminurie)
|
Diminuée |
> 300 mg/j |
Elevée |
10 - 15 |
| Insuffisance rénale |
Diminuée ++ |
Protéinurie massive |
Elevée |
15 - 30 |
| Adler AI, Stevens RJ, Manley SE et al :
Development and progression of nephropathy in type 2 diabetes : the
United Kingdom Prospective Diabetes Study (UKPDS 64). Kidney Int 2003;63
: 225 |