PROGRESSION DE L'INSUFFISANCE RENALE
CHRONIQUE
L'insuffisance rénale chronique est due à des
lésions irréversibles. Mais leur potentiel évolutif est très
variable, faisant intervenir de nombreux facteurs. Le type de la
néphropathie initiale est le premier facteur, allant de la
destruction des structures rénales en quelques semaines dans les
glomérulonéphrites rapidement progressives à la lente
détérioration sur plusieurs décennies dans certaines
néphropathies interstitielles. Mais à partir d'un certain
niveau d'atteinte rénale, des facteurs secondaires vont
intervenir, indépendants de l'activité de la
néphropathie , évoluant pour leur propre compte et aggravant la
progression de l'IR même si le processus initial est
éteint. Les données expérimentales et les premiers
résultats d'études humaines ont précisé ces facteurs
secondaires, dont la connaissance représente un acquis
important de ces dernières années, car pouvant aboutir à une
meilleure prévention de la maladie.
L'insuffisance rénale chronique peut rester longtemps latente
du fait d'une remarquable adaptation fonctionnelle
compensatrice des reins lésés. Mais cette adaptation met en jeu
une modification des structures des néphrons restants, et
devient un important facteur dans les mécanismes de la
progression de l'IRC.
ADAPTATION FONCTIONNELLE A LA
REDUCTION NEPHRONIQUE
Les néphrons restants vont s'adapter de façon à maintenir
l'homéostasie du milieu intérieur en ce qui concerne
l'excrétion de l'eau, des électrolytes et des substances
azotées : des malades ayant une réduction néphronique jusqu'à
25% de la valeur normale restent asymptomatiques, et sont. encore
capables d'excréter l'eau et le sel pour une réduction jusqu'à
10%. Cette capacité d'adaptation n'est cependant vraie que dans
les situations stables, les facteurs de déséquilibre étant
nombreux (cf."conduite à tenir devant
une IRC").
Pour expliquer cette adaptation, Bricker avait proposé
l'hypothèse du "néphron intact" : la diminution
progressive du nombre de néphrons s'accompagne d'une
augmentation compensatrice du travail par unité néphronique
restante, et on note des modifications glomérulaires et
tubulaires :
- modifications au niveau des glomérules
- augmentation de la filtration des glomérules
restants: : après néphrectomie unilatérale, le
débit de filtration glomérulaire augmente de
40% à 60%, l'adaptation se faisant en 4 à 6
jours et devenant complète en 2 à 4 semaines.
Le rat est encore capable d'augmenter son DFG
d'un facteur de 2,5 après une réduction de 90%
de son tissu rénal
- augmentation du débit sanguin rénal : la
perfusion de chaque glomérule augmente, et on
note une diminution des résistances des
artérioles, avec vaso-dilatation, surtout de
l'artériole afférente. Ceci entraîne une
augmentation de la pression hydraulique dans les
capillaires glomérulaires, donc du gradient de
pression transcapillaire.
- modifications des structures glomérulaires : le
volume des glomérules intacts est augmenté,
conséquence de la dilatation des capillaires
sous l'influence de l'augmentation de pression,
mais aussi conséquence d'une modification des
structures cellulaires du glomérule
La conséquence de ces modifications glomérulaires est une
charge osmotique élevée dans les néphrons restants, d'où une
polyurie.
- modifications tubulaires : on note une augmentation de la
longueur et du diamètre des segments tubulaires après
néphrectomie unilatérale. Pour maintenir l'homéostasie
de l'eau et des électrolytes, on note une adaptation de
la réabsorption ou de la sécrétion tubulaire. On ne
citera ici que les faits essentiels :
- une diminution de la réabsorption de l'eau :
mais à un stade avancé de l'IRC, une surcharge
hydrique va dépasser les capacités de dilution
et entraîner une hyperhydratation et une
hyponatrémie; inversement, une réduction
des apports hydriques peut entraîner une
déshydratation
- une diminution de la réabsorption du sodium, qui
permet le maintient de l'excrétion du sodium
malgré la baisse de sa charge filtrée.
L'excrétion fractionnelle du sodium, normalement
de 0,5 à 1% peut atteindre 25%. La restriction
sodée ne doit donc pas être systématique, et
justifiée uniquement par l'existence d'une
hypertension artérielle ou d'un syndrome
oedémateux. Cette capacité d'adaptation peut
être dépassée en cas d'apport excessif de sel.
- une augmentation de la sécrétion de potassium
au niveau du tube contourné distal et du tube
collecteur. L'hyperkaliémie au cours de l'IRC
terminale doit faire rechercher un facteur
extrinsèque.
- une augmentation de l'excrétion nette d'acide
par unité néphronique
- une diminution de la réabsorption du phosphate
MECANISMES DE LA PROGRESSION DE L'IRC
Les lésions histologiques initiales très diverses vont
prendre une voie unique les amenant à la sclérose glomérulaire
d'abord focale et segmentaire, évoluant vers l'image de
glomérules en "pains à cacheter", associés à
des tubes dilatés/atrophiés, entourés de cellules
inflammatoires dispersées dans un tissu interstitiel
siège d'une fibrose importante, les lésions vasculaires non
spécifiques venant rendre ininterprétables ces images
d'atteinte rénale terminale.
Le groupe de Brenner a montré que dans tous les modèles
expérimentaux de réduction néphronique les modifications
hémodynamiques glomérulaires avaient un rôle essentiel
dans la progression d'insuffisance rénale. D'autres facteurs
secondaires vont se surimposer.
Modifications de l'hémodynamique glomérulaire
:
les modifications hémodynamiques permettant l'adaptation
fonctionnelle du rein, c'est à dire l'hypertension
intraglomérulaire et l'hypertrophie des glomérules avec
transmission de la pression artérielle aortique dans les
capillaires glomérulaires dilatés, entraînent des lésions
glomérulaires. Le mécanisme essentiel serait celui d'un
étirement pariétal pulsatile ("stretch"), en
particulier des pédicelles et des fentes de filtration,
avec au maximum le détachement des cellules épithéliales. Les
foyers de dénudation ainsi créés vont favoriser le passage
d'eau et de macromolécules :
- les protéines de fortes dimensions (IgM, fibrinogène,
fractions du complément) restent séquestrées dans
l'espace sous-endothélial, créant des dépôts hyalins
diminuant la lumière capillaire.
- les cellules mésangiales stimulées vont produire plus
de matrice extra-cellulaire et de cytokines (TGF-ß,
PDGF), amplifiant la synthèse de matrice aboutissant à
la sclérose glomérulaire.
- les autres macromolécules filtrées sont réabsorbées
par endocytose au niveau du tube proximal, et les
lysosomes formés se rompant dans le tissu interstitiel
vont favoriser la sécrétion des médiateurs de
l'inflammation, osteopontine, endotheline I, surtout les
cytokines fibrogéniques (TGF-ß, IL-4,TNF-alpha), qui
vont recruter et activer monocytes et lymphocytes.
Au total, les anomalies de la perméabilité glomérulaire
aboutissent à une fibrose interstitielle : lésion secondaire,
qui va être le reflet fidèle de l'insuffisance rénale.
Phénomène d'autant plus intéressant que les agents bloqueurs
du système rénine-angiotensine ont un effet néphro-protecteur,
d'une part en diminuant la pression capillaire glomérulaire par
vaso-dilatation de l'artériole efférente, donc en diminuant le
stretch pulsatile, d'autre par en diminuant la production des
médiateurs de l'inflammation, l'angiotensine II étant en
particulier un activateur de la production de TGFß, d'où la
large utilisation des IEC dans le traitement conservateur de
l'IRC.
Autres facteurs de progression : issus de données
cliniques ou expérimentales, leur identification est importante,
car certains d'entre eux peuvent être traités et ralentir
l'évolution de l'IR.
- Hypertension artérielle : la relation pression
artérielle/progression de l'insuffisance rénale est
connue depuis longtemps. Il est admis actuellement que le
niveau de la pression artérielle est bien en lui-même
un facteur de progression des lésions rénales et non
pas le simple témoin d'une maladie rénale plus
sévère.
- Protéinurie : la présence d'une importante
protéinurie est corrélée avec la progression vers l'IR
et la protéinurie par elle-même pourrait être un
facteur de progression : toxicité mésangiale, surcharge
tubulaire avec libération lysosomiale dans le tissu
interstitiel de certaines protéines toxiques
(tranferrine), production de molécules
pro-inflammatoires. Cette notion est un argument en
faveur des régimes de restriction protidique capables de
diminuer la protéinurie, de même qu'en faveur des ACE.
- Angiotensine II : l'élévation du taux
d'angiotensine II va stimuler l'expression de facteurs de
croissance et de cytokines: transforming growth
factor-ß1 (TGF-ß1), tumor necrosis factor-alpha
(TNF-alpha), osteopontine, molécules d'adhésion
vasculaire (VCAM-1), platelet-derived growth factor
(PDGF), nuclear factor-kB (NF-kB), basic fibroblast
growth factor (bFGF), insuline-like growth factor, tous
facteurs qui vont provoquer une prolifération cellulaire
et une fibrose. L'angiotensine II stimule également le
stress oxydatif, qui à son tour va potentialiser l'effet
vasoconstricteur du peptide et va en plus stimuler
l'expression des cytokines et molécules d'adhésion.
- Hyperlipidémie : outre son rôle dans le
développement de l'athérosclérose, on a montré dans
des modèles animaux que la surcharge en
cholésterol favorise l'atteinte glomérulaire, avec un
effet protecteur des médicaments du type statines. Il
est possible que l'hyperlipidémie active les cellules
mésangiales (qui ont un récepteur LDL), d'où leur
prolifération et la production de fibronectine composant
de la matrice extra-cellulaire.
- Rétention de phosphate : outre son rôle dans la
pathogénie de l'ostéodystrophie rénale, le phosphate
en excès peut précipiter avec le calcium dans le tissu
interstitiel, à l'origine d'une réaction inflammatoire,
avec fibrose et atrophie tubulaire.
- Rétention de fer : l'augmentation de
perméabilité des glomérules favorise la filtration du
complexe fer-transferrine, qui va se dissocier dans la
lumière tubulaire et libérer du fer toxique pour le
tube (par la formation de radicaux hydroxyls)
- Acidose métabolique et production accrue d'ammonium
: l'accumulation d'ammonium active le complément,
majorant les lésions tubulo-interstitielles.
- Atteinte tubulo-interstitielle : toutes les formes
d'IRC sont asociées à des lésions
tubulo-interstitielles. Leur intensité, même dans le
cadre des glomérulonéphrites, est un meilleur
indicateur du potentiel évolutif de l'atteinte rénale
que l'intensité des lésions glomérulaires elle-mêmes.
Le rôle de cette néphrite tubulo-interstitielle
surimposée dans la progression de la destruction
néphronique est inconnu, mais justifie certains essais
thérapeutiques (immunosupresseurs) visant à s'opposer
à cette réaction inflammatoire suscitée par le trafic
de ces macromolécules filtrées en excès.
Ces différentes données sont objectivées par les résultats
d'une analyse multivariable portant sur 840 patients
(Modification of Diet in Renal Disease Study), selon
laquelle les paramètres cliniques prédictifs de la
rapidité de progression d'une insuffisance rénale sont (outre
la race noire) les suivants: importance de la protéinurie
initiale, pression artérielle moyenne, transferrine sérique
basse, taux bas de cholestérol HDL.
Ces notions sont appliquées par la plupart des équipes
néphrologiques dans leur conduite préventive de l'IRC.
Schématiquement :
- traitement de l'hypertension artérielle par un agents
bloqueurs du système rénine-angiotensine, à un stade
aussi précoce que possible. Le but est d'atteindre une
pression diastolique < 80 mmHg
- réduction de la protéinurie, qui est doit être
diminuée d'au moins 50% de sa valeur initiale; les IEC
doivent être utilisés même si la pression artérielle
est normale
- régime de restriction protidique : 0,8 à 1 g/kg
- contrôle de l'hyperphosphorémie et de l'hyperlipidémie
| Maschio G., Oldrizzi L. : Progression of
renal disease. Kidney Int. 2000;75:S1-S76 |