CALCIFICATIONS METASTATIQUES
La survenue de calcifications des tissus mous
est une éventualité fréquente au cours de l'IRC, pouvant
survenir avant la phase de dialyse, mais intéressant avant tout
les malades dialysés, chez lesquels elles constituent un facteur
de morbidité/mortalité de plus en plus préoccupant. Selon leur
localisation on distingue :
- les calcifications non viscérales, avant
tout artérielles, mais aussi oculaires, articulaires et
périarticulaires, cutanées, en général composées
d'apatite
- les calcifications viscérales , surtout
coeur et poumons, en général composées de phosphate
amorphe de calcium et de magnésium (whitlockite)
Calcifications
cardio-vasculaires
Elles sont très fréquentes, bien que leur
prévalence varie d'une série à l'autre en fonction des
techniques de détection, la fluoroscopie digitale et la
tomographie par émission de positons étant les méthodes les
plus sensibles mais d'usage encore limité. Elles sont un des
facteurs importants de mortalité, d'où leur individualisation.
1. Calcifications artérielles :
on en décrit 2 types
- les dépôts calciques dans l'intima et la
région sous-intimale des parois vasculaires, en
général associés à des lésions athéromateuses, de
plus en plus souvent notés en raison de l'élévation de
l'âge des dialysés et de l'accroissement du nombre de
diabétiques. Très fréquentes eu niveau des coronaires,
elles sont à l'origine d'ischémie et d'infarctus du
myocarde. Elles peuvent intéresser également l'aorte
abdominale, la carotide, le tractus gastro-intestinal,
- les dépôts calciques dans la média et
la lamina élastique interne des artères périphériques
de petit et moyen calibre ( radiales, fémorales,
digitales des mains et des pieds) réalisant la
médiacalcose de Mönckeberg. Elles sont à l'origine
d'ischémie des membres, favorisée par toutes les
conditions intercurentes d'hypotension, pouvant évoluer
vers la gangrène d'un ou plusieurs doigts, souvent ceux
qui sont en aval de l'abord vasculaire
Ces calcifications sont facilement mises en
évidence par les radiographies simples. Elles persistent après
parathyroïdectomie ou après transplantation.
2. Calcifications
artériolaires : l'"artériolopathie urémique
calcifiée", correspondant au phénomène de
"calciphylaxie" est caractérisé par l'apparition aigue
de lésions cutanées violacées et douloureuses, en général
symétriques, au niveau des extrémités des membres inférieurs,
du tronc, des fesses, du pénis, pouvant entraîner ulcérations
et escarres, réalisant un syndrome de haute gravité, surtout
pour les atteintes proximales. La biopsie cutanée montrerait des
calcifications dans la paroi des artérioles de la peau et du
muscle, avec une nécrose de la graisse et une infiltration de
cellules inflammatoires. Ces dépôts sont faits uniquement de
calcium et de phosphore. La prévalence de ce syndrome, estimée
à 4% dans une série de dialysés, avec une incidence annuelle
de 1%, semble augmenter (T.Drüeke). Il est possible que ce
syndrome soit facilité par une hypercoagulabilité secondaire à
une diminution de l'activité de la protéine C et de la
protéine S.
3. Calcifications cardiaques :
elles peuvent intéresser
- la cellule myocardique, qu'elle soit
normale ou surtout préalablement altétrée (infarctus,
vieillissement, hypertension) participant à la
cardiomyopathie urémique.
- le système de conduction, à l'origine de
troubles de la conduction auriculo-ventriculaire et de
mort subite
- les valves mitrales et aortiques sont
particulièrement touchées, chez plus d'1/3 des
dialysés, à l'origine de rétrécissement/insuffisance
valvulaire, de rupture de cordage, et d'une
susceptibilité à l'endocardite infectieuse
Au total, les calcifications interessant les
différents tissus cardiaques sont retrouvés à l'autopsie de
60% des sujets dialysés.
Autres calcifications
métastatiques :
- manifestations pulmonaires : la fibrose et
la calcification des artérioles et septa alvéolaires entraînent des troubles de la diffusion et une hypoxie,
avec hypertrophie ventriculaire droite, hypertension
pulmonaire et insuffisance cardiaque. La radiographie
pulmonaire peut montrer des infiltrats réticulaires, des
opacités nodulaires ou segmentaires, lésions
confirmées par le scanner ou la scintigraphie. La
plèvre peut également être le siège de
calcifications.
- manifestations cutanées : en dehors du
syndrome de calciphylaxie déjà mentionné, le prurit et
les lésions cutanées associées (lésions papulaires ou
nodulaires qui peuvent s'infection à la suite du
grattage) sont en général en rapport avec un
hyperparathyroïdisme secondaire sévère, l'ablation des
parathyroïdes faisant le plus souvent rapidement
disparaître le prurit. Le rôle directe de la PTH sur
les mastocytes cutanés reste discuté.
- manifestations oculaires : les dépôts
calciques dans la cornée et dans la conjonctive, avec
sensation de grains dans l'oeil et constatation de signes
inflammatoires avec rougeur, sont moins fréquemment
observés depuis un meilleur contrôle de
l'hyperphosphorémie
- manifestations articulaires :
- chondrocalcinose articulaire : les
calcifications du cartilage intra-articulaire
entrainent des poussées d'arthrite aiguë due
à une synovite secondaire à des microcristaux
de pyrophosphate de calcium dihydraté,
réalisant une "pseudo-goutte" sensible
à la colchicine
- périarthrite calcifiée survenant
soit sur des grosses articulations préalablement
lésées avec douleur, épanchement articulaire
et calcifications radiologiques, soit sur des
articulations indemnes, les calcifications
présentes dans les structures périarticulaires
se manifestant par une arthrite aigue, une
bursite ou une téno-synovite, également
sensible à la colchicine ("pseudo-goutte de
type II)
- calcinose tumorale : une masse
molle se développe progressivement en regard
d'une grosse articulation, en général peu
douloureuse, mais limitant la mobilité
articulaire et pouvant entraîner des ulcérations
cutanées; cette masse est multiloculaire, les
kystes contenant un matériel pâteux dont la
teneur en calcium (hydroxyapatite) est très
élevée.
Physiopathologie
- l'hyperparathyroïdisme secondaire (HPTS)
est un des facteurs essentiels : des calcifications des
tissus mous peuvent également s'observer au cours de
l'hyperparathyroïdie primitive, et la PTX peut
améliorer les calcifications viscérales (mais
pratiquement pas les calcifications vasculaires) apparues
au cours de l'IRC. L'excès de PTH entraîne une anomalie
de l'homéostasie intracellulaire du calcium (élévation
du calcium cytosolique, d'où inhibition de la production
d'ATP, d'où réduction de l'extrusion du calcium). Par
ailleurs, la PTH favorise l'épaississement des parois
vasculaires et la fibrose du tissu interstitiel
myocardique. Enfin, elle induit une augmentation des
triglycérides et du cholestérol LDL. La corrélation
n'est cependant pas complète, et une calcinose tumorale
a été notée chez des sujets sans HPTS.
- la vitamine D joue un rôle :
l'hypervitaminose D entraîne la formation de
calcifications des tissus mous, et de nombreux malades en
IRC, dialysés ou non, sont traités par des dérivés de
la vitamine D. En augmentant l'absorption intestinale de
calcium et de phosphore, la VD élève le produit Ca x P,
et elle induirait l'expression de protéines à haute
affinité pour le calcium. Cependant, des calcifications
ectopiques ont été notées chez des dialysés avec
hypovitaminose D, et le calcitriol aurait une action
aussi bien d'induction que d'inhibition du processus de
calcification en fonction de sa concentration et des
réserves de VD
- le produit phospho-calcique : pendant
longtemps on a considéré ces calcifications
métastatiques comme le résultat de l'élévation du
produit Ca x P au delà de 70. Son rôle, surtout celui
de l'hyperphosphorémie, est particulièrement important
dans les calcifications des valves cardiaques, et dans la
formation de la calcinose tumorale. Mais d'autres
facteurs interviennent, puisque ces calcifications sont
notées chez des sujets avec un produit < à 70.
- un défaut de minéralisation osseuse,
qu'il s'agisse de l'ostéopathie adynamique en rapport
avec une suppression excessive de l'HTPS ou d'une
ostéomaladie aluminique, favorise la calcification des
tissus mous, encore facilitée si le malade continue à
prendre de la VD ou des chélateurs calciques du
phosphore.
- d'autres facteurs doivent être
considérés :
- l'acidose métabolique chronique entraîne une perte du calcium osseux et augmente
le pool de calcium disponible pour la formation
de calcifications
- l'hypertension artérielle
favorise le dépôts phospho-calciques : les
forces de cisaillement induiraient la synthèse
de TGFß-1 par l'endothélium vasculaire,
favorisant la formation excessive de matrice
extracellulaire
- le rôle des protéines
impliquées dans le processus de minéralisation
de la matrice extra-cellulaire reste à
préciser, qu'il s'agisse des protéines vitamine
K dépendantes (ostéocalcine, protéines gla de
la matrice) ou VK-indépendantes (ostéopontine,
collagène type I, etc...). C'est ainsi qu'un
excès de vitamine K, parfois noté chez les
dialysés avec calcifications métastatiques,
pourrait intervenir par le biais d'une synthèse
accrue de ces protéines, en particulier
l'ostéopontine. La présence de ces protéines,
en particulier d'ostéocalcine, suggère le
rôle, discuté, d'une cellule
"osteoblast-like".
- les modalités du traitement : le
carbonate de calcium utilisé comme chélateur du
phosphore, la dialyse à l'acétate (qui
stimulerait les protéines de la matrice), la
dialyse péritonéale longtemps associée à une
suppression de la PTH, sont autant de facteurs à
prendre en considération.
Dans l'ensemble, le rôle nocif de
l'hyperphosphorémie doit être souligné . Les conséquences
directes ou indirectes d'une hyperphosphorémie sont nombreuses :
- augmentation du Ca x P
- hyperplasie des glandes parathyroïdiennes
- augmentation du taux de iPTH (directe et
indirecte)
- calcifications métastatiques
- fibrose myocardique
- troubles des lipides
Important facteur de risque cardiovasculaire,
elle est trouvée > 55 mmg/l chez près des 2/3 des malades
dialysés, et > 65 mg/l chez 40% d'entre eux. Elle est
entretenue par les recommandations diététiques d'apport en
protéines : les 1,0 à 1,2 g/kg/j habituellement prescrits
conduisent à un apport de 800 à 1400 mg/j, dont 70% seront
absorbés, encore plus si le malade prend du calcitriol,
pourcentage ramené à 30% si le patient prend correctement des
chélateurs du phosphore.
Les éléments du traitement sont détaillés
dans le document hyperparathyroïdisme/complications osseuses. On rappelle les paramètres biologiques qui doivent
être atteints et surveillés :
- Calcium : 2,4 -
2,7 mmol/l (96 - 108 mg/l)
- Phosphore : <
1,8 mmol/l (56 mg/l)
- produit
phospho-calcique : < 50 mmol2/l2
(< 70,Ca et P étant exprimés en mg/dl), ou
mieux < 55
- iPTH : 100 - 200
pg/ml
- 25 - OH vitamine
D3 : > 10 ng/ml (recommandé entre 30 et 60
ng/ml)
- aluminémie : 5 -
30 µg/l
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- Block G.A., Port F.K. :
Re-evaluation of risks associated with
hyperphosphatemia and hyperparathyroidism in
dialysis patients : recommendations for a change
in management. Am. J. Kidney Dis. 2000;35:1226
- Davies M.R., Hruska K.A. :
Pathophysiological mechanisms of vascular
calcification in end-stage renal disease. Kidney
Int. 2001;60:472
- Drüeke T.B., Touam M.,
Thornley-Brown D. et al : Calcifications
extra-osseuses chez le patient insuffisant rénal
chronique.Actualités Néphrologiques Jean
Hamburger, Hôpital Necker 2000, Paris,
Flammarion, p. 53 - 81
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