DIAGNOSTIC
L'IRA évolue schématiquement en 3 périodes . La première
période est la phase d'installation, qui dure de quelques heures
à quelques jours, et c'est pendant cette phase d'agression
qu'il faut agir rapidement pour empêcher les dégâts
cellulaires. La deuxième période est la phase de maintenance de
l'IRA : les lésions sont constituées, le traitement est
uniquement substitutif, avec comme préoccupation la prévention
des complications infectieuses et métaboliques. La troisième
période est celle de récupération de la fonction rénale.
Le diagnostic comporte plusieurs étapes : identifier le
syndrome d'insuffisance rénale, en reconnaître le caractère
aigu , préciser le retentissement biologique, analyser les
paramètres urinaires, discuter une biopsie rénale.
Le syndrome
d'insuffisance rénale :
Le diagnostic d'insuffisance rénale repose sur la mise en
évidence de la rétention azotée, c'est à dire l'élévation
de l'urée et de la créatinine sanguines, en sachant que ces 2
marqueurs sont influencés par d'autres paramètres que la
fonction rénale, ce qui peut retarder le diagnostic
d'insuffisance rénale.
- urée : produit final du catabolisme
protidique, l'urée sanguine n'est pas un fidèle
marqueur de la fonction rénale, car son taux peut être influencé par d'autres facteurs, alimentaire et volume
urinaire. Un apport alimentaire excessif en protides,
chez un sujet âgé qui boit et urine peu, peut augmenter
l'urée sanguine, réalisant une "fausse
insuffisance rénale", et dans ce cas la mesure de
la clearance de la créatinine objectiverait une
filtration glomérulaire normale. Inversement, chez un
sujet en réanimation, l'urée peut s'élever sans qu'il
existe une insuffisance rénale : hémorragies
digestives, catabolisme (infection, post-chirurgie), et
certains médicaments anti-anaboliques peuvent majorer le
taux d'urée, comme les stéroïdes et les
tétracyclines.L'élévation de l'urée peut être
importante dans l'IRA, et la mesure de son taux a surtout
l'intérêt d'évaluer l'intensité de la destruction
protidique, elle-même reflet des lésions associées ou
des complications : une augmentation brutale du taux d'urée plasmatique, supérieure à 8 mmol/24h incite à
rechercher une lésion musculaire traumatique, un
hématome, un foyer infectieux profond.
- créatinine : il y a une relation
hyperbolique entre la filtration glomérulaire et le taux
de créatininémie : une augmentation discrète de la
créatinine plasmatique de 100 à 200 µmol/l représente
une réduction déjà importante de 50% de la FG, alors
qu'à des taux plus élevés, une augmentation de 800 à
900 µmol/l représente seulement 10% de réduction de la
FG; ceci explique que chez un sujet qui développe
brutalement une IRA la créatininémie ne soit pas très
élevée dans les premiers jours, et risque d'être un
témoin insuffisant de la situation réelle du malade.
Chez un sujet anurique, ne présentant pas d'autre
complication, la créatininémie augmente de 20 à 80
µmol/24h ; l'élévation peut être plus importante en
cas de rhabdomyolyse.
Urée et créatinine sanguines sont donc des marqueurs
médiocres de la fonction rénale au cours de l'IRA, dont le
diagnostic précoce devrait pouvoir être établi sur des
critères plus spécifiques (comme la troponine pour l'infarctus
du myocarde) ou sur des méthodes de mesure de la fonction
rénale plus rapide que la classique détermination de la
clearance de la créatinine, critères et méthodes actuellement
absents.
Le caractère aigu de
l'insuffisance rénale :
Il est facilement reconnu lorsque l'IR survient dans des
conditions d'urgence, souvent dramatiques; il est plus difficile
à affirmer lorsque l'IR ne s'accompagne d'aucuns signe
évocateur d'urémie et que l'élévation de l'urée et de la
créatinine est une découverte d'examens systématiques,
circonstance de plus en plus fréquente. En l'absence de
renseignements concernant l'état rénal antérieur, il est alors
difficile de faire la distinction entre IR aigue et IR chronique
, beaucoup d'IRC étant méconnues et ne se décompensant qu'à
l'occasion d'un facteur surajouté : épisode infectieux,
hémorragique, poussée d'hypertension artérielle, médicaments
néphrotoxiques, apport ou restriction excessive d'eau et
d'électrolytes, toutes circonstances qui en elle mêmes sons
capables d'induire une IR aigue authentique.
L'interrogatoire du malade et de son entourage prend toute sa
valeur à la recherche d'antécédents orientant vers une
possible atteinte rénale : hypertension artérielle, diabète,
notion de protéinurie et/ou hématurie, d'oedèmes, d'infection
urinaire, de troubles de la miction (pollakiurie, nycturie), de
colique néphrétique, d'une maladie familiale. En faveur d'une
néphropathie chronique plaident la constatation d'une diminution
du volume des reins à l'échographie et l'importance de
certaines perturbations biologiques, comme l'anémie et
l'hypocalcémie.
L'examen clinique recherchera les signes en faveur d'un
obstacle sur les voies urinaires, (toucher pelvien, grosse
vessie), d'une hypovolémie (tension artérielle basse,
hypotension et tachycardie en orthostatisme, veines jugulaires
plates), de signes d'atteintes générales (viscérales,
cutanées, neurologiques). On discutera de l'opportunité d'un
cathétérisme urétral chez un sujet oligo-anurique. Les examens
radiologiques comportent une échographie des reins et voies
urinaires, préalable à d'autre investigations (scanner,
IRM,angiographie) si nécessaire.
Le retentissement
biologique
Les examens biologiques rechercheront les troubles
hydro-électrolytiques habituels de l'insuffisance rénale: ils
sont identiques à ceux de l'IR chronique, mais en général
moins prononcés, à l'exception de l'hyperkaliémie. Leur
identification précise permet dans une grande mesure
d'apprécier la gravité de l'IR et d'orienter le diagnostic
étiologique :
Equilibre de l'eau :
- l'hypovolémie, avec déshydratation
extracellulaire est souvent en cause au début de l'IRA.
De même, au moment de la reprise de la diurèse, l'effet
de diurèse osmotique peut entrainer une polyurie avec
contraction volémique, éventualité devenue rare avec
une hémodialyse efficace et l'apport calorique requis;
ces grandes polyuries peuvent se voir en cas de levée
d'obstacle où est réalisé un diabète insipide
néphrogénique
- l'hyperhydratation survient fréquemment
:
- hyperhydratation extracellulaire par apports
excessifs de sodium et d'eau, avec HTA et oedème
pulmonaire pouvant nécessiter une dialyse
d'urgence. C'est le résultat d'un apport
liquidien intempestif : à la phase
d'installation de l'IRA, les malades ont souvent
soif, et le concept de "faire repartir la
diurèse" par une administration
inappropriée de liquide doit naturellement être
abandonné. L'administration excessive de sang,
colloïdes et cristalloïdes doit être évitée.
L'excès de mannitol entraîne une
déshydratation intracellulaire avec
hyperhydratation extracellulaire, pouvant
aggraver une insuffisance cardiaque.
L'association oedèmes et hypertension
artérielle évoque une glomérulonéphrite
rapidement progressive.
- hyperhydratation intracellulaire liée à un
apport d'eau pure sans sel, ou à un catabolisme
majeur, pouvant expliquer les troubles de la
conscience et les vomissements.
Troubles du sodium :
ils sont avant tout d'origine iatrogène :
- hyponatrémie : dans la majorité des IRA fonctionnelles,
la perte d'eau est associée à une perte de sodium, et
la natrémie est normale, ou subnormale. L'hyponatrémie
sera rencontrée dans les situations d'apport trop
importants de solutés hypotoniques.
- hypernatrémie: elle peut survenir en cas de levée
d'obstacle avec défaut de remplacement liquidien, ou en
cas de dialyse hypertonique.
Troubles du potassium
- hyperkaliémie : c'est le désordre électrolytique
principal des IRA. Ell se constitue rapidement, surtout
en cas d'hypercatabolisme, de nécrose tissulaire,
d'infection et d'IRA oligo-anurique.Elle est une des
causes de mort des IRA, son effet sur le myocarde étant
majoré par les autres troubles métaboliques de l'IRA :
hyponatrémie, hypocalcémie, acidose (cf. hyperkaliémie).
- normal ou hypokaliémie : elles peuvent être notées
dans l'IRA fonctionnelle de l'insuffisance cardiaque
traitée abusivement par les diurétiques de l'anse, dans
l'IRA compliquant une hypertension artérielle
réno-vasculaire sévère, dans certaines néphropathies
médicamenteuses à diurèse conservée (aminosides,
cisplatine,amphotéricine B), dans le syndrome
hépato-rénal.
Désordres acido-basiques (cf.acidoses métaboliques)
- acidose métabolique avec trou anionique élevé (
rétention de sulfates et phosphates): c'est la condition
la plus fréquente.
- acidose hyperchlorémique : peut être secondaire à la
perte de bicarbonates au cours d'une diarrhée associée
à l'IRA
- acidoses tubulaires au début de certaines IRA : de type
proximal dans le myélome ou les intoxications aux
métaux lourds, de type distal dans le syndrome
hépato-rénal ou après administration d'AINS.
- alcalose métabolique et respiratoire : rare, d'origine
iatrogène, décrite dans la chirurgie à coeur ouvert
(utilisation de grandes quantités de sang citraté) ou
lors de la réanimation d'arrêt cardiaque
(administration de grandes quantités de bicarbonate).
Désordres des ions divalents
- Calcium :
- hypocalcémie : pratiquement constante,
d'apparition précoce, son mécanisme met en jeu
une diminution du calciferol, une résistance de
l'os à l'action de la parathormone,
l'hyperphosphatémie,l'hypoalbuminémie.Elle est
particulièrement importante au cours des
rhabdomyolyses (probablement du fait de
l'augmentation des phosphates qui favorise le
dépôt de calcium dans les muscles lésés) et
dans la pancréatite aigue hémorragique.
- hypercalcémie : sa constatation au cours d'une
IRA doit faire rechercher un myélome, un cancer
ou leucémie, une sarcoïdose, une
hyperparathyroïdie.
- Phosphore :
- hyperphosphatémie : pratiquement constante,
entre 1,6 et 2,6 mmol/l, parfois > 4 mmol/l en
cas de syndrome de lyse cellulaire
(rhabdomyolyse, leucémies)
- hypophosphatémie : rare, elle s'observe dans les
septicémies, ou dans les coups de chaleur,
situations où l'hyperventilation et l'alcalose
respiratoire tendent à déplacer le phosphore extracellulaire vers les
cellules. Elle peut
également s'observer dans l'intoxication par les
aminosides et dans les acidoses tubulaires
proximales.
Les signes urinaires
Volume urinaire :
le terme d'IRA évoque une diurèse au dessous de 500 ml/24h,
c'est à dire une oligurie, ou même inférieure à 100 ml/24,
c'est à dire une anurie. Toutes les étiologies d'IRA peuvent se
traduire par une oligo-anurie, qui, si elle persiste, évoque une
atteinte vasculaire ou un obstacle sur les voies excrétrices.
Mais IRA n'est pas synonyme d'oligo-anurie. Au contraire, il
existe de nombreuses formes d'IRA à diurèse conservée : leur
incidence varie d'1/3 à 2/3 selon le type de malades étudiés,
et semble augmenter du fait des progrès de la réanimation,
l'utilisation préventive de diurétiques ou vasodilatateurs chez
les malades à risque qui transforme des IRA auparavant
oligo-anuriques en IRA à diurèse conservée, enfin la place
grandissante des IRA toxiques médicamenteuses qui sont en
général à diurèse conservée.
Analyse des urines :
un examen d'urine normal suggère une IRA fonctionnelle
prérénale, plus rarement post-rénale. La présence d'hématies
peut se voir dans toutes les formes d'IRA, les cylindres
hématiques étant en faveur d'une glomérulopathie ou d'un
processus vasculaire. La présence de leucocytes oriente vers une
néphropathie interstitielle, pyélonéphrite s'il existe une
bactériurie. La présence d'éosinophiles suggère une
néphropathie interstitielle allergique, ou des embols de
cristaux de cholestérol. Une nécrose tubulaire aigue se traduit
par des débris cellulaires abondants et la présence de
cylindres épithéliauxLa constatation d'une cristallurie fait
rechercher une hyperuricémie ou une néphropathie toxique.
Indices urinaires :de
nombreux indices urinaires ont été proposés pour faire la
distinction entre les 2 causes les plus fréquentes d'IRA, l'IRA
fonctionnelle pré-rénale et l'IRA organique par nécrose
tubulaire aigue. Le raisonnement est le suivant :
- dans les IRA fonctionnelles, les tubes ont été
préservés et peuvent répondre normalement aux facteurs
qui sont à l'origine de l'hypovolémie : on note une
augmentation de la réabsorption tubulaire du sodium et
une concentration maximale des urines
- dans les nécroses tubulaires aigues, où les néphrons
sont lésés, l'urine primitive ne subit que peu de
retouche tubulaire : on note une réabsorption faible du
sodium et une perte du pouvoir de concentration des
urines
Mais les possibilités de passage d'un type à l'autre d'IRA
expliquent que les zones de chevauchement sont nombreuses et que
l'interprétation de ces indices n'est pas toujours évidente
| |
IRA fonctionnelle |
Necrose tubulaire aigue |
| Osmolalité urinaire |
> 350 |
< 350 |
| Uosm/Posm |
> 1,2 |
< 1,2 |
| Na urinaire (mmol/l) |
< 20 |
> 40 |
| Créat U/Créat P |
> 40 |
< 20 |
| Urée U/Urée P |
> 8 |
< 3 |
| FeNa % * |
< 1% |
> 2% |
| Urée P/Créat P |
> 10 |
10 |
| Sédiment urinaire |
normal |
cylindres granuleux,cellules
épithéliales |
* La fraction excrétée de sodium, FeNa en %, est l'indice le
plus discriminatif. FeNa = UNa x PCr / PNa x UCr
x 100. Il représente le rapport entre les quantités de sodium
excrétées et filtrées, sans qu'interviennent les variations de
la diurèse. Lorsque le tube est nécrosé et qu'il a perdu sa
capacité normale de réabsorption, la valeur de FeNa augmente,
alors qu'elle diminue en cas d'IRA fonctionnelle. La sensibilité
et la spécificité de cet indice sont évaluées à près de
90%.
Ces indices doivent être replacés dans le contexte clinique
et biologique du malade :
- l'examen d'urines doit être fait avant tout traitement
(mannitol, diurétique, apport de sel)
- une néphropathie chronique méconnue, surtout chez le
sujet âgé, fait que l'excrétion urinaire du sodium est
augmentée, donc le FeNa s'élève
- dans les glomérulonéphrites rapidement progressives,
les indices sont proches de ceux de l'IRA fonctionnelle,
probablement du fait de la discrétion de l'atteinte
tubulaire, du moins au début de l'atteinte rénale
- le télescopage chez un même malade des 2 situations
fonctionnelle puis organique
Biopsie rénale
Compte tenu du risque hémorragique chez un sujet dialysé, la
biopsie rénale ne sera envisagée qu'avec prudence, en général
pour affirmer une autre étiologie que celles à l'origine d'une
nécrose tubulaire aigue : IRA d'installation progressive, sans
cause évidente, avec protéinurie/hématurie, avec signes
extra-rénaux, toutes conditions qui suggèrent un processus
vasculaire qu'il importe d'affirmer pour mettre en route un
traitement spécifique, en particulier immunosuppresseur. La
biopsie peut également être envisagée lorsque la reprise de
diurèse ne s'effectue pas après un délai de 3 semaines,
suggérant la possibilité d'une nécrose corticale.
Les lésions des IRA par nécrose tubulaire aigue
post-ischémique sont parcellaires et de ce fait se prêtent mal
à une étude par biopsie :
- les lésions tubulaires sont focales, certains tubes
paraissant normaux, et au niveau des tubes atteints les
cellules épithéliales sont lésées de manière
variable, avec des images de mort cellulaire (gonflement
hydropique, nécrose) et de régénérescence (mitoses,
cellules hyperchromatiques), les cellules aplaties
donnant un aspect caractéristique de dilatation de la
lumière tubulaire. Au niveau du tube proximal, on note
la disparition précoce de la bordure en brosse. Dans les
lumières tubulaires on note la présence de débris
cellulaires, de cylindres protéiques (hyalins,
granuleux, parfois surchargés de pigments). Le tissu
interstitiel est soit normal, soit le siège d'oedème
localisé avec plus ou moins de cellules inflammatoires,
lymphocytes, monocytes, parfois plasmocytes. Dans
l'ensemble, les lésions tubulaires prédominent sur les
segments situés à la jonction cortex-médullaire
(segments S3 du tube proximal, anse ascendante large de
Henle, tube distal). On ne retrouve pas chez l'homme la
distinction observée dans les modèles expérimentaux
où les néphropathies toxiques donnent des lésions
diffuses au tube proximal et les néphropathies
ischémiques des lésions focales du tube distal, et en
pathologie humaine les données histologiques ne
permettent pas de faire la distinction entre les deux
mécanismes.
- les glomérules sont normaux, parfois d'allure
ischémique, rétractés. En microscopie électronique on
a décrit des altérations des podocytes aplatis,
fusionnés, capables de réduire la surface de
filtration. Les artères et artérioles sont normales
- il n'y a pas de corrélation entre l'importance des
lésions histologiques et le degré d'altération de la
fonction rénale : si l'intensité de la nécrose des
tubes distaux est en général associée à une forme
oligo-anurique, on peut très bien observer des lésions
tubulaires importantes chez un sujet ayant conservé une
diurèse.